Une formation à la citoyenneté numérique montée par des éducateurs

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Hantise des institutions de la protection de l'enfance, le smartphone, qui équipe désormais tous les mineurs, peut-il devenir un allié des éducateurs ? Des professionnels parisiens ont planché sur la question dans la perspective de se doter d'une formation ad hoc.

Pourquoi la difficulté des équipes éducatives à travailler avec le numérique est-elle si peu prise en compte dans les formations en travail social ? La réponse pourra paraître grinçante : pour parler de difficulté, encore faut-il qu’elle soit reconnue par les professionnels eux-mêmes… C’est la leçon qui se dégage de la recherche-action entreprise sous l’égide du GR1, une entité réunissant l’institut de formation Irisl’IRTS de Parisl’École normale sociale (ENS) et l’association Initiatives, qui a abouti à la première formation sur l’accompagnement à la citoyenneté numérique, conçue par et pour des professionnels de la protection de l’enfance.

Répondre à la déferlante des smartphones

À l’origine de la démarche, le sentiment partagé par beaucoup d’acteurs intervenant auprès des mineurs protégés qu’il devenait urgent d’apporter une réponse à l’introduction des smartphones dans les institutions, explique Nathalie Gey, directrice générale de l’Iris. Équipant à peu près tous les enfants, ces outils gérèrent en effet des situations inédites, comme le maintien des relations audio et vidéo avec la famille en dépit d’une mesure d’éloignement temporaire ou la connexion sans garde-fou à des réseaux sociaux très divers. « Le premier problème vient de la méconnaissance des éducateurs, qui les conduit à entrer dans une chasse aux téléphones plutôt que de se placer dans une approche éducative », pose Nathalie Gey.

Des professionnels réunis pour changer de regard

Un groupe de travail composé de professionnels de plusieurs institutions a été constitué avec mission de faire évoluer la position de ses participants. « En tant qu’éducateurs, nous avons tendance à toujours nous tourner du côté des dysfonctionnements, notamment les débordements dans les réseaux sociaux, l’absence de conscience des enfants sur les risques qu’ils peuvent encourir, les conflits graves avec des photos prises à l’insu des autres puis diffusées sur le Web. Or, pour la recherche-action, il s’agissait de se décentrer de cette vision négative afin d’accompagner les enfants dans une meilleure utilisation du numérique », témoigne Raphaël Munoz, un éducateur spécialisé impliqué dans la recherche.

Reconnaître l’importance du numérique pour les enfants

L’exercice a conduit les membres du groupe à s’accorder sur les constats à poser du côté des mineurs, mais également sur leurs propres limites en tant que professionnels. « Il a fallu un cheminement des éducateurs avant de reconnaître qu’ils se sentaient dépassés par le savoir-faire des enfants, et que l’interdiction des smartphones, si elle rassurait, ne représentait en aucun cas une solution puisqu’elle débouchait aussitôt sur des stratégies de contournement [téléphones cachés, double carte SIM, etc.] », raconte Raphaël Munoz. La sortie de ce cercle sans fin obligeait à se pencher sur la valeur et la place du numérique dans le quotidien des mineurs. « Reconnaître l’importance du smartphone pour un enfant, s’intéresser à ce qu'il en fait, c’était faire de cet objet un outil de médiation et rentrer dans l’accompagnement éducatif », résume l’éducateur.

Après les constats, la formation

Sous la houlette du GR1, les différents constats, apports et besoins issus de la recherche-action ont servi de fil au montage d’une formation « accompagnement à la citoyenneté numérique ». Inscrite au RNCP, celle-ci vise à familiariser les acteurs sociaux et éducatifs avec le numérique et les dynamiques sociales qui s'y rattachent. « L’idée n’est pas de transférer de nouveaux savoir-faire aux enfants, précise Nathalie Gey, mais de leur permettre d’exercer pleinement leur citoyenneté numérique au sein des dispositifs éducatifs dans lesquels ils sont accompagnés ».

Trois domaines de connaissance sont déclinés. Un premier, axé sur l’administratif, vise à consolider les compétences dans l’accès aux services publics numériques, les achats en ligne et la protection des données. Un second, plus juridique, s’attache à la protection des personnes sur internet. Enfin, un dernier se consacre à l’usage des réseaux sociaux, à leur spécificité et à l’installation d’une veille. « On voit par exemple circuler depuis quelques mois des informations sur une prostitution organisée par le biais de réseaux sociaux investis par les adolescents, à l'écart des adultes », illustre Nathalie Gey.

Déboucher sur un outil de créativité

La première session sera organisée en janvier 2019 (140 heures) dans le centre social de l’ENS, un lieu jugé plus symbolique qu’une école en travail social. L’espoir du GR1 est que les stagiaires en ressortent nantis d’une vision renouvelée de l'action. Pour la directrice générale de l’Iris, « tout est encore à inventer sur la place que peut prendre le numérique dans l’accompagnement éducatif et social. Les représentations sont encore trop sclérosées sur les dangers. Être au fait des menaces est essentiel, mais n’a de sens pour des professionnels que si on fait du numérique quelque chose à la fois de créatif et d’individualisant ».